La disparition soudaine et inexpliquée de Delphine Aussaguel, dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020, a suscité une émotion nationale massive. Depuis, la recherche de la vérité sur son destin n’a cessé de mobiliser l’intérêt et de provoquer le débat.

Malgré l’absence d’un corps, d’une scène de crime clairement établie et d’aveux, le 17 octobre 2025 la cour d’assises du Tarn a condamné le mari de Delphine, Cédric Jubillar, à 30 ans de réclusion criminelle, fondant sa décision sur ce que la loi appelle « l’intime conviction ». Nous nous réjouissons de cette décision, pour la famille et la mémoire de Delphine.

Au-delà du fait divers, ce crime interroge notre société sur le pouvoir d’emprise qui mène souvent au féminicide, sur la problématique du corps absent mais de la conviction bien réelle – et c’est dans cette perspective que nous l’examinerons ici, à travers les faits, l’enquête, le procès et les enseignements que nous pouvons tirer de cette tragédie.

Le couple, le contexte et la disparition

Au moment de sa disparition, Delphine Jubillar, née Aussaguel, alors âgée d’environ 33 ans, était infirmière de nuit, mère de deux enfants, et vivait avec son mari et ses enfants dans une maison à Cagnac-les-Mines, dans le Tarn. Le couple connaissait des tensions : Delphine avait entamé, selon les enquêteurs et la presse, un projet de séparation et une liaison extra-conjugale. 

Dans la nuit de sa disparition, Delphine quitte le domicile sans son téléphone, sans son véhicule, sans effets personnels usuels : un signal fort que quelque chose de grave s’est produit. Le lendemain matin, son mari déclare sa disparition : l’alerte est donnée… mais pour les enquêteurs, de nombreux éléments apparaissent discordants. 

Ainsi commence une affaire qui deviendra le symbole des féminicides invisibles, et la traque judiciaire d’un mari accusé, mais qui clame son innocence.

L’enquête

L’ouverture de l’enquête autour de la disparition de Delphine Aussaguel dans la nuit du 15 au 16 décembre 2020 révèle dès le départ des éléments troublants, qui représentent à la fois des signaux d’alerte et les signes d’un contrôle exercé dans la sphère intime du couple. 

Le domicile du couple, à Cagnac‑les‑Mines (Tarn), fait l’objet de fouilles approfondies. La maison, inachevée, engendre une atmosphère symbolique de fragilité familiale mais aussi de dépendance financière et personnelle.  

Point d’alerte majeur : Delphine aurait soudainement quitté son domicile « sans téléphone, sans véhicule, sans effets personnels », ce qui dans l’enquête est vu comme incompatible avec une disparition volontaire.

Dans les jours ou semaines précédant la disparition, plusieurs témoins évoquent des tensions, voire des disputes dans le couple. L’enquête relève que Delphine avait entrepris des démarches pour se séparer — changement de procuration bancaire, consultation d’un avocat, projet de déménagement. Ces initiatives indiquent un mouvement d’autonomie de la victime et, par contrecoup, un potentiel déplacement de pouvoir au sein du couple.  

Autre signe d’alerte/contrôle : des incohérences dans le récit du mari, des déplacements de voiture inhabituels, des appels tardifs aux secours, un corps jamais retrouvé. Le fait que l’enquête s’appuie sur des indices indirects (témoignages d’enfants, géolocalisation, comportement bancaire) renforce le cadre d’un contrôle discret, insidieux, souvent invisible.  

Ces éléments illustrent ce que l’on nomme dans le champ des violences conjugales : un système d’emprise — un contrôle progressif, souvent invisible, qui isole la victime, réduit son autonomie, modifie son lien à l’extérieur. Dans cette affaire, le contexte factuel trahit un déséquilibre de pouvoir : Delphine cherchait à se libérer, Cédric aurait résisté à ce changement — un des signaux fondamentaux de l’emprise psychologique et conjugale.

Le procès

Le procès de Cédric Jubillar s’ouvre le 22 septembre 2025 devant la cour d’assises du Tarn à Albi.  Il s’avère être un moment clé pour comprendre comment la justice traite une affaire de disparition sans corps, et comment elle tente de rendre compte de dynamiques de contrôle invisible.

Durant l’audience, l’absence de corps, de scène de crime clairement établie ou de marques concrètes rend le dossier complexe. Pourtant, le tribunal reconnaît que les signaux sont suffisamment convergents pour établir une « intime conviction ».  Le verdict, rendu le 17 octobre 2025, condamne Cédric à 30 ans de réclusion criminelle pour le meurtre aggravé de son épouse.  

Au-delà de la peine, c’est tout l’aspect symbolique qui est lourd : le tribunal souligne que Delphine ne peut pas avoir quitté volontairement le domicile dans les conditions où elle a disparu, ce qui renforce la conviction qu’on l’a fait disparaître, et que personne d’autre que Cédric n’est susceptible d’avoir orchestré cette disparition.

Ce procès met aussi en lumière le rôle des enfants du couple (la voix de l’aîné, les témoignages) : ce sont eux qui ont évoqué des cris, des disputes dans la nuit, ce qui constitue un signal d’alerte majeur dans les dynamiques familiales violentes.  

Enfin, la médiatisation intense de l’affaire, l’attente de la famille, la mobilisation sociale montrent comment l’affaire dépasse le fait divers : elle devient un miroir de la société face aux violences conjugales, aux mécanismes de contrôle et à la difficulté d’y donner pleinement corps dans la preuve.  

Analyse : emprise, contrôle et dynamique conjugale

L’affaire Delphine Aussaguel met en lumière une réalité trop fréquente dans les violences conjugales : l’emprise ne laisse pas toujours de marques visibles, mais elle tisse une toile qui enferme progressivement.

Dans les mois précédant la disparition, Delphine avait :

  • retrouvé une autonomie émotionnelle et affective (nouvelle relation)
  • évoqué la séparation
  • entrepris des démarches juridiques
  • anticipé une organisation de vie sans son mari
  • pris de la distance psychologique

Pour toute personne sous domination, ce moment — le départ — est le plus dangereux. Statistiquement, la majorité des féminicides surviennent au moment où la femme « part » ou annonce qu’elle va partir.

L’emprise peut se manifester par :

  • Jalousie extrême et surveillance
  • Dévalorisation subtile, puis ouverte
  • Isolement social progressif
  • Contrôle de l’argent ou des déplacements
  • Ambiance de tension permanente
  • Inversion des rôles : la victime devient celle qu’on accuse
  • Menaces explicites ou implicites
  • Double visage : normalité en public, rigidité en privé

Et souvent, comme dans cette affaire, l’auteur présumé :

  • nie
  • brouille les récits
  • invoque la confusion ou l’oubli
  • Inverse les accusations

L’emprise n’est pas un geste. C’est un système.

Le procès Jubillar a obligé la justice à regarder au-delà de la matière physique — non pas ce que l’on voit, mais ce que l’on comprend. C’est une avancée symbolique importante dans la reconnaissance des violences invisibles.

Médias, société et impact public

La disparition de Delphine a bouleversé l’opinion publique française. Comme dans d’autres affaires de féminicides médiatisés, un sentiment partagé est apparu : cela aurait pu être n’importe laquelle d’entre nous, de nos sœurs, de nos amies.

Trois enjeux sociétaux ressortent :

1. La représentation des victimes

Delphine a été présentée comme une mère attentionnée, une infirmière dévouée, une “femme parfaite”. Et Delphine était sans doute une femme magnifique à tout point de vue. Mais une femme n’a pas à être “parfaite” pour être protégée.

Combien de victimes moins “idéales” restent invisibles ?

Toutes les femmes méritent soutien et écoute.

2. La lente normalisation du mot “féminicide”

Autrefois contesté, ce mot structure désormais le débat. Ce procès contribue à ancrer la notion que les violences conjugales relèvent d’un continuum, souvent prévisible — et non d’un “drame soudain”.

3. Le rôle des médias

Les médias ont amplifié le récit, parfois jusqu’à l’excès.

Mais ils ont aussi créé un espace où la société peut nommer ce qui se passe, comprendre, s’indigner, apprendre à reconnaître l’emprise et les signaux d’alerte.

Conclusion

La tragique disparition de Delphine Aussaguel nous rappelle que la violence conjugale n’est pas toujours bruyante, visible ou spectaculaire. Parfois, elle avance dans le silence d’une maison isolée, dans les regards qui se détournent, dans les doutes qu’on inculque à la victime elle-même.

Et reconnaître cette réalité, c’est déjà une forme d’action.

📚 Principales sources utilisées

  1. Le Monde — « Procès de Cédric Jubillar : qu’est-ce que l’intime conviction ? » (17 oct. 2025)  
  2. Le Monde — « Au procès de Cédric Jubillar, une peine de trente ans de réclusion criminelle requise … » (15 oct. 2025)  
  3. La Croix — « Procès Jubillar : le mari condamné à 30 ans de réclusion… » (17 oct. 2025)  
  4. Le Parisien — Article « Affaire Delphine Jubillar » : ouverture, faits, contexte.  
  5. Wikipedia — « Affaire Delphine Jubillar », page qui agrège plusieurs sources.  
  6. Le Monde — Count as “analytics” of the trial: « Au procès Jubillar, la déposition du chef d’enquête et l’image glaçante … » (25 sept. 2025)  

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